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  2022, 04 Avril . À la une de la page d'accueil . Actualités à la une . Débat échange . Métiers du numérique . La question du mois

Découvrir la science avec binôme

 

 

 

« Pourquoi binôme ? C’est avant tout l’envie de faire se rencontrer deux individus évoluant dans des milieux très différents mais passionnés par leurs activités réciproques. L’un consacre sa vie à la recherche, l’autre à l’écriture. binôme permet de découvrir de façon non didactique la Science qui devient une source féconde d’inspiration pour le Théâtre contemporain. » Thibault Rossigneux, directeur artistique de la compagnie les sens des mots et concepteur de binôme.

Antoine Deleforge chercheur dans l’équipe Multispeech du Centre de Recherche Inria Nancy – Grand Est a été l’un de ces chercheurs.

 

Après Avignon et Metz, la pièce « Drone control », issue de la collection binôme, s’est rejouée le 18 mars dernier à la Reine Blanche à Paris devant un public scolaire.

À cette occasion, Corinne Touati, chercheuse à Inria Grenoble et référente nationale Inria  pour la médiation scientifique, a souhaité interroger Antoine sur ce qu’il retient de cette rencontre avec le monde du théâtre.

CorinneQuel a été ton premier sentiment en voyant ton métier « dans les yeux » d’une autrice ? Est-ce que, avec le recul que tu as aujourd’hui, cette expérience t’a permis de développer d’autres angles de vue dans ta façon de présenter au public tes activités de recherche ? Voire, t’a-t-elle donné de nouvelles pistes d’études ?

Antoine – Mon premier sentiment a été la surprise. Il est vrai que je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, mais Charlotte Lagrange a pris un angle vraiment original centré sur le chercheur lui-même, ses doutes, sa personnalité… et j’ai été troublé de constater à quel point elle m’avait bien cerné, malgré notre courte rencontre ! Elle aborde aussi le fonctionnement des instituts de recherche publics, leurs financements et le sujet très actuel de la création de startups par des chercheurs, qui sont des thèmes méconnus du grand public et que j’ai été ravi de voir évoqués en trame de fond avec subtilité, justesse et le militantisme humain qui semble caractériser le travail de Charlotte. Cela tranche avec la démarche plus habituelle d’utiliser des formes d’art pour rendre accessibles au grand public certains sujets scientifiques.


Participer à ce projet a certainement impacté ma propre perception du métier de chercheur, et impactera donc sans doute ma façon de le présenter, même s’il est difficile de savoir exactement dans quelle mesure. Une chose que j’en ai retiré est la tension inhérente qui existe entre vouloir faire des recherches qui nous passionnent en tant que scientifiques ou en tant que simples rêveurs, et vouloir faire des recherches « utiles ».  Au fil des représentations et des questions du public, un parallèle intéressant a été tracé entre le monde de la recherche et le monde de l’expression artistique. Une œuvre d’art doit-elle être « utile » ? L’utilité doit-elle être au cœur de tout mécanisme de financement ? Je crois que ces réflexions m’ont poussé à remettre en question la notion d’utilité à tout prix, qui est parfois vide de sens, et m’a fait comprendre la valeur que pouvait avoir la recherche fondamentale, pour elle-même.

La pièce ne m’a pas directement apporté de nouvelles pistes d’études, puisque je m’éloigne depuis quelques années du domaine de l’audition robotique qui est au cœur de la pièce, mais m’a peut-être réconcilié avec le fait de mener des travaux de recherche qui me passionnent, sans immédiatement penser à leurs retombées socio-économiques. Dans le même temps, je suis heureux de m’orienter vers un domaine dont les applications finales me tiennent à cœur et semblent moins sujettes à des dérives potentiellement néfastes à la « drone control », en l’occurrence, l’amélioration de la qualité acoustique des bâtiments.

Corinne – En plus de sa portée artistique et de médiation scientifique, à ton avis quelle portée le spectacle binôme peut-il avoir, de par sa présentation du « making off », en termes de médiation artistique ? En quoi a-t-il changé ta perception de la recherche et du processus de création artistique ?

Antoine – Cette question a été posée lors de la représentation à Metz : binôme a-t-il plutôt tendance à initier les amateurs de théâtre aux sciences, ou à faire venir des gens déjà sensibilisés à la science au théâtre ? Contrairement à mon attente initiale, je crois bien que c’est plutôt la deuxième option, et je trouve ça magnifique ! La présentation du making off puis de la découverte de la pièce par le scientifique sont des éléments essentiels, qui font prendre tout son sens à la démarche binôme. Cela permet à la fois de constater la force avec laquelle l’artiste arrive à capturer puis transformer des moments pour s’en inspirer artistiquement, et humanise le chercheur en mettant en scène le moment d’introspection que lui provoque sa lecture. binôme est une belle illustration de comment, en faisant sortir des gens de leur zone de confort par la rencontre d’un autre univers dans un cadre contraint, des choses magnifiques et inattendues peuvent être créées. C’est quelque chose qui est particulièrement présent dans la recherche inter-disciplinaire, et que je constate donc aussi dans mon métier.

Corinne – Penses-tu que tu pourrais avoir le même attachement passionnel à ton sujet d’étude s’il n’était pas matérialisé ?

Antoine – J’ai beaucoup aimé travailler avec des robots car cela m’a formidablement aidé à transmettre au grand public (et plus directement à ma propre famille !) mes thèmes de recherche. Les robots émerveillent et pour cela, constituent un outil de médiation scientifique très puissant. Et bien sûr, à force de passer des heures à travailler et parcourir le monde avec un robot mignon… on finit par en être gaga ! Pour autant, je dois l’avouer, ce qui me passionne le plus profondément dans mon métier c’est avant tout… les maths ! Ou plus précisément, comment des mathématiques avancées permettent de résoudre des problèmes mystérieux du monde réel (« Comment localiser un son ? Peut-on entendre la forme d’une salle ? »), comme dans un tour de passe-passe. J’aime jouer avec ce côté « magique » de l’intelligence artificielle, et montrer que, comme dans tout tour de magie il y a un « truc » (les maths, la physique, l’informatique) et que ce « truc » est souvent ce qu’il y a de plus beau à voir.

Corinne – Quel serait ton message à un·e collègue chercheur·e qui serait tenté·e par l’expérience binôme ?

Antoine – Fonce ! Je me sens incroyablement chanceux et privilégié d’avoir eu la chance de participer à une telle expérience, surtout aux côtés de certains chercheurs bien plus renommés et expérimentés que moi. Cela restera sans doute l’un des souvenirs les plus marquants de ma carrière. Découvrir une pièce de théâtre « dont vous êtes le héros » est une sensation folle et indescriptible que je ne peux que recommander.

CorinnePeux-tu nous donner quelques nouvelles du « vrai » Robbie ?

Antoine – Le vrai Robbie est actuellement sur une étagère dans mon bureau au centre de recherche Inria à Nancy. Parfois, je lui dis bonjour en arrivant ! Je compte bien le ressortir à la prochaine occasion qui se présentera pour qu’il continue à m’aider à présenter de façon ludique mes travaux, notamment dans les salles de classe où il a toujours reçu un accueil chaleureux. Il continue de se tourner maladroitement vers les sons qui l’entourent lorsque je le mets en route. J’avais pensé un temps à l’améliorer, mais finalement, le fait qu’il soit si confus est aussi ce qui le rend si attachant, et la simplicité de son fonctionnement m’aide à démystifier les fantasmes qu’on entend souvent autour des robots « intelligents » voire « conscients » qui se soulèveront un jour contre nous. Finalement, il n’y a pas d’intelligence mais juste un « truc », à base d’informatique, de physique, et de maths !

Crédits photos : Étienne Haouy, chargé de projets culture scientifique et technique Université de Lorraine.

Dernière modification : avril 2022.
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