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  Livre . Article ou présentation . Méthodologie de la médiation . 2015, 03 Mars . La question du mois .

Vulgarisation Scientifique en Science Informatique: Ébauche de Mode d’emploi.

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Dans un très bon livre, Cécile Michaut de http://www.scienceetpartage.fr nous propose un «mode d’emploi» de la vulgarisation scientifique. Loin des discours théoriques, c’est bien à partir du travail de terrain et de témoignages d’acteurs qui vulgarisent « pour de vrai »  qu’elle et ses invités partagent ce qui va permettre aux collègues et étudiants en formation par la recherche de populariser un peu de science. Oui, aider à augmenter la culture scientifique de la société est une des missions des métiers de la recherche.

Qui est le public et quels sont ses besoins ? Est-ce possible de simplifier sans déformer ? Comment accrocher l’intérêt et évaluer l’impact ? Où se former à la vulgarisation ? Comment interagir avec des journalistes ? Où se situe la liberté de parole ? Comment utiliser quelques possibilités d’Internet ?

Il n’y aurait presque rien à ajouter aux problématiques abordées si . . si parmi les sciences évoquées, la science informatique n’avait pas été omise. Nous avons déjà croisé l’auteure sur le Web. Nous savons sa bonne foi. Ce n’est ni intentionnel, ni finalement surprenant. Tellement de gens ignorent encore les fondements du numérique que sont les sciences informatiques. Alors, que Cécile nous le permette, osons écrire ici l’amorce du «sixième» chapitre de ce livre : qu’en est-il de la vulgarisation en science informatique ? Comment semer ces grains de science comme le raconte un de nos collègues ?


«Computer science» la science qu’on ne vulgarise pas partout et qu’on enseigne presque pas.

Que l’informatique soit une science (et aussi une technique) ne se discute pas. Cette science a un objet précis : l’intelligence mécanique des machines. Donc l’étude de ces machines qui font des calculs numériques ou symboliques. Donc les algorithmes qui permettent d’évacuer la pensée du calcul pour les confier à ces machines. Donc le traitement de l’information qui en découle. Donc l’étude des langages formels qui permettent d’exprimer ces concepts. Sans oublier l’interaction entre les humains et ces appareils. Elle est une science formelle quand on calcule la complexité d’un algorithme ou que l’on démontre son bon fonctionnement. Elle est une science théorique quand on découvre et prouve que certains algorithmes ne peuvent pas exister: il y a des barrières infranchissables à cette pensée mécanique, qu’elle soit implémentée dans notre smartphone ou dans le robot le plus futuriste du marché. Elle est une science expérimentale quand des simulations numériques explorent ce qui ne peut être prouvé formellement.

« L’informatique est une science à la fois théorique et expérimentale où l’expérience passe par la programmation. » — Gérard Berry

Interstices: les         sciences du numérique à portée de clic
Bon. C’est une science. Alors pourquoi peut elle être oubliée ? Principalement* parce que contrairement à la physique, aux maths, ou aux sciences de la vie, nous ne l’avons pas apprise à l’école. Donc nous n’imaginons même pas qu’elle puisse avoir un intérêt. Aucune chance alors de proposer de la vulgariser, si on en ignore la pertinence. Et l’introduction de son enseignement est aujourd’hui limitée* à une spécialité de Terminale S.

Heureusement, au niveau de la vulgarisation, les sciences du numérique ont depuis plus de dix ans une revue scientifique en ligne pour les curieux de science http://interstices.info, et enseignants-chercheurs et chercheurs en informatique ont inclut cette mission dans leur service public comme l’a affirmé le dernier congrès de la société savante du domaine la SIF (c’est le cas par exemple côté Inria). Par ailleurs, plus d’une centaine d’acteurs associatifs ou professionnels en France réalisent des activités sur ces sujets : des clubs robotiques aux ateliers de programmation ludiques et créatifs.
Mais cela se fait majoritairement hors des structures de la culture scientifique et technique : il n’y a pas de musée de l’informatique en France, pas de département informatique au palais de la découverte, pas de centre de culture scientifique et technique sur ces sujets.

Cependant, cette marginalisation de fait a aussi été l’opportunité de développer une médiation scientifique différente, innovante et participative qui correspond exactement à ce que l’auteure du livre appelle de ses vœux.


La culture scientifique en informatique, une science qui se partage autrement.

Historiquement, vulgariser implique qu’un chercheur vienne présenter ses savoirs au public qui les consomme : c’est une démarche à sens unique. Le terme de médiation scientifique en revanche est attaché à une démarche complètement différente: «Bonjour, je suis une chercheuse ou un chercheur qui a vraiment envie de partager quelque chose de passionnant, mais j’ai besoin de ton aide, toi qui est du public, pour arriver à le faire au mieux». La connaissance est bien détenue par la ou le professionnel de la recherche, mais le discours pour la populariser se construit à deux voix avec le public lui-même. Démarche précieuse pour toutes les sciences, elle devient indispensable pour une science qui est de fait souvent inouïe.

pixees.fr : ressources et accompagnement pour les sciences du numérique    Conférence ? Ateliers ? Débat ? L’auteure du livre donne à la fois une vision très complète des formes usuelles de vulgarisation mais pointe aussi des formes plus innovantes de médiation. En science informatique, il est presque obligatoire d’adopter tout de suite de tels paradigmes participatifs. Voici quelques facettes de ces actions.

– C’est à travers des ateliers où on crée des objets numériques et où on découvre en jouant des notions informatiques, ou encore on manipule des robots ou leur miroir logiciel, bref c’est en faisant, que l’on commence à découvrir des bribes de science. On manipule et à travers ces gestes, nos cerveaux se forgent petit à petit les bonnes notions.

– Les conférences sont souvent granularisées (en séquences de quelques minutes pour chaque grain de science) pour s’entremêler avec d’autres formes d’interactions. Elles utilisent largement des paradigmes de question-réponse pour s’assurer en permanence que public et intervenant marchent sur le même chemin. Cette atomisation permet par exemple que ce soit quelqu’un du public qui donne un premier éclairage sur un sujet, le chercheur devenant le modérateur du partage amorcé.

– Dans la mesure où le numérique est omniprésent dans notre quotidien (un moteur de recherche est utilisé par plus de monde qu’un accélérateur de particules) l’éclairage scientifique se fait directement en lien avec des éléments que le public a pu s’approprier, aidant à en comprendre les fondements sous-jacents, aidant aussi à développer un esprit critique sur ces sujets. Le principal ennemi, ici, est la foule d’idées reçues sur ces sujets (faute de science, place est prise par la mythologie).

– Finalement, en ligne sur Internet, il y a non seulement des ressources ouvertes (vidéos, textes, animations interactives) mais aussi des « ateliers de création » (jeux sérieux, plateformes de développement de petits objets logiciels) et un accompagnement : un  « bureau d’accueil en ligne » qui permet de se mettre à l’écoute de tous les acteurs et partager avec eux les bonnes pratiques http://pixees.fr.

Oh, ces paradigmes ne sont pas exclusifs des sciences informatiques ! Et nous faisons aussi parfois juste de la vulgarisation « académique » … Mais comme dans le très bon livre de Cécile Michaut, il y a effectivement un vrai «mode d’emploi» de la vulgarisation scientifique sur ces sujets. Pour en savoir plus, une présentation de cette démarche (7 pages, juin 2013), une analyse de la démarche de médiation sur ces sujets (30 pages, avril 2013), un article de présentation publique sur le sujet (6 pages, novembre 2012) et des des planches de présentation sont disponibles.


Notes:

  Barrières infranchissables de l’algorithmique. Aucun robot, par exemple, ne pourra vérifier qu’un logiciel (y compris le sien !) est sans bug : il n’existe en effet pas d’algorithme qui puisse vérifier qu’un logiciel ne risque pas de boucler indéfiniment. Beaucoup d’autres propriétés importantes sont aussi indécidables. De plus, certaines résolutions de problèmes imposent d’énumérer toutes les solutions possibles et même en calculant à la vitesse de la lumière, on démontre que la complexité est trop lourde pour obtenir une solution viable.

  Rejet de l’enseignement de l’informatique. Au delà de ce problème de poule et d’œuf, il y a d’autres obstacles :
Des intérêts commerciaux : les grands vendeurs du numérique n’ont de cesse de nous convaincre ou de convaincre les politiques qu’il suffit de consommer les biens numériques (en arguant par exemple que même les enfants savent cliquer). Pour eux, il ne faut surtout pas apprendre à déconstruire ces objets, on risquerait d’être en mesure d’utiliser par exemple des tablettes européennes ou des applications logicielles françaises plutôt que mondialisées.
Des intérêts corporatistes : en utilisant de manière métaphorique le terme mal défini de «numérique», des « grands parleurs » ont réussi à passer le message qu’on allait comprendre le numérique sans s’en approprier les fondements mais juste les usages. Ils prônent une connaissance non plus scientifique, mais blablathique rhétorique: le numérique se comprend si on en parle. Pour les reconnaitre ? C’est facile ! Ce sont ceux qui traitent de « lobbyistes » et de « corporatistes » les femmes et les hommes qui offrent temps et énergie pour que nos mômes maîtrisent le numérique.
Cette situation est heureusement en train de changer progressivement et des personnalités y contribuent, comme la Ministre de l’Éducation Nationale qui s’exprimait au moment où s’écrivent ces lignes et nous donne rendez-vous à la rentrée 2016.

  Esprit critique face au numérique : contrairement à des sujets rugueux entre science et société (OGM, nanotechnologie, nucléaire, …) où les chercheurs sont vus comme « au service » d’intérêts privés que le public juge critiquable, en informatique, y compris sur les sujets polémiques comme logiciel libre, neutralité du net, liberté des données, les circonstances font que les chercheurs en informatique sont plutôt du côté des lanceurs d’alerte et des militants. Et les institutions du domaine ont (à leur initiative) contribué à la mise en place d’un comité d’éthique sur ces sujets. Et puis les collègues qui dirigent la recherche n’étant pas complètement ignares, il connaissent l’«effet Streisand» 🙂


Dernière modification : juin 2016.
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